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MARIE DURAND ♣ TPE

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Admin

Messages : 5
Date d'inscription : 20/10/2011


MessageSujet: MARIE DURAND ♣ TPE Lun 5 Déc - 6:07


Mémoires de
Marie Durand



Année 1730.
La tour est humide, sombre, et l’odeur de rouille et de saleté est étouffante. D’autres femmes s’y trouvent, beaucoup. Une dizaine, peut-être plus. Il y en a également dans la salle d’en bas, m’a t-on dit. Et on a ajouté qu’on avait de la chance d’être ici, dans la salle d’en haut, parce que la lumière rentre plus facilement, de par une meurtrière, située près du plafond, qui laissait passer quelques rares rayons. Au centre se trouvait un espèce de foyer, noirci par les maigres feux qu’on y faisait flamber. La Tour était haute de plus de trente mètres, isolée du centre du village d’Aigues-Mortes, lui-même entouré de murs de pierres, comptant pas moins de quinze tours. Dans l’ombre d’un mur, une veille femme dans des guenilles se trouvait là, ses longs et rares cheveux blancs pendant mollement autour de sa face ridée. Ses yeux étaient clair, d’un bleu si clair qu’elle semblait ne pas avoir d’iris. Elle releva la tête vers les nouvelles arrivantes en commençant à prononcer des paroles inaudibles, d’une voix rauque et cassée. C’était ce que l’on appelait une inspirée. Une femme qui se considérait comme au dessus des prêtres. Il y a avait des femmes, avec des fichus autour de la tête, au début, je ne comprenais pas pourquoi, mais lorsque l’une d’elles l’a ôté, j’ai compris. Ses cheveux, eh bien, elle n’en avait pas, son crâne était rasé, tondu, comme ceux des petits garçons. Toutes les femmes étaient marquées, marquées par la souffrance, la faim, qui se lisait dans leurs yeux, leurs expressions, leurs mouvements. Leurs teints étaient blafards, verdâtre, et leurs yeux éteints, vides de toutes lueurs. Leurs maigreurs frappaient aussi, elles étaient là, réajustant leurs loques autour de leurs carcasses décharnés, comme si de rien n’était. Toutes se présentèrent. J’appris donc que l’inspirée s’appelait Anne Saliège, et qu’elle était emprisonnée depuis plus de douze ans. Une des femmes, venues avec elle, se nommait Marie de la Roche de la Chabannerie, elle avait été arrêtée lors d’une assemblée, et était l’une de celles qui avait eu le crâne rasé. Elle s’exprimait bien, sans aucun accent, elle venait d’une bonne famille, il n’y avait aucun doute là-dessus.
Je me tenais en retrait, écoutant attentivement les autres femmes se présenter, parler. C'est facile, de parler, lorsqu'on est dans la même situation, la même prison, de se dévoiler. Nous étions toutes dans cette même salle sombre, humide, notre vie venait de changer. Et puis, écouter les malheurs des autres rassure sur son propre sort, parce que finalement, par rapport à d'autre, nous ne sommes pas si malheureuses. Je ne suis pas malheureuse, ni malchanceuse. Non. Dieu m'accompagne et me guide. Ce Dieu même que j'ai refusé, plus d'une fois, de rejeter. Je payais aujourd'hui le prix de ma loyauté. Pour combien de temps? Je ne le savais. Dans la salle, le silence se fit, levant les yeux, je remarquai que tous les regards étaient fixés sur moi, curieux. Etait-ce à mon tour de parler? De me présenter?

« - Je suis Marie Durand. J'ai été amenée ici parce que mon frère est un ministre. Je viens du Vivarais, du Bouchet-de-Pransles.


-T'as quel âge? T'as l'air toute jeune! demanda une femme en me fixant intensément

-J'ai dix-sept ans. »

Quelques murmures étonnés parcoururent la salle, et se turent bien rapidement lorsque deux fillettes sortirent des jupes de leurs mères. Je les observai à mon tour, curieuse, j'étais la plus jeune des prisonnières, mais ces fillettes ne devaient avoir guère plus de sept ou huit ans. Elles étaient sûrement nées ici et condamnées à y rester jusqu'à un certain âge. Au fond, je les plaignais. Jamais elles ne connaîtraient la chaleur d'un foyer. Tout se passa rapidement, et nous nous mélangeâmes, faisant ainsi connaissance. Puis, lorsque la nuit tomba rapidement -sans doute à cause du peu de lumière qui passait-, alors, nous nous regroupâmes toutes au centre de la pièce où brûlait un maigre feu qui crépitait à peine et nous nous mirent à prier en silence. Je voulais que Dieu m'accorde le courage de tenir, et je ne voulais pas me détourner de Lui.

Oui, j'étais Marie Durand, la soeur de Pierre, ministre d'une religion proscrite depuis l'Edit de Fontainebleau qui s'était volatilisé dans la nature, j'étais la fille d'un homme emprisonné au fort de Brescou pour croire en notre Dieu. Pierre était toujours dans la nature, et puisque l'intendant de Bernage n'avait pas pu l'attraper, on s'était vengé sur la famille. Ma mère a été arrêtée, presque treize ans plus tôt. Je ne l'ai jamais revue. A vrai dire, si je l'ai vue, je n'en garde plus aucun souvenir désormais. Une main se posant sur mon épaule acheva de me tirer de mes pensées, c'était une femme dont je n'avais pas retenu le nom qui me poussait vers les paillasses, disposées à même le sol, le long du mur.

« - Tu dormiras là, celles près du feu sont pour les anciennes.» fit-elle avec un fort accent.

Un long grincement retentit juste après tandis qu'un cliquetis se fit entendre. Aussitôt, toutes les femmes se figèrent, attendant que la lourde porte s'ouvre. La figure ronde du geôlier apparut. C'était le soir, et le soleil se couchait rapidement, du moins, c'est ce que je pensais, peut-être qu'il se couchait lentement, mais impossible à savoir. Le soleil, je ne le reverrai plus avant longtemps, certaines étaient ici depuis dix ans. Et la lumière passait mal. L'heure du repas arrivait, et quelques femmes s'avancèrent afin de saisir le pain de l'eau qu'elles devraient manger. Maigre pitance. J'avais faim pourtant, mais ce que je voyais me répugner. Le pain était noir, rassis, et l'eau avait une couleur douteuse. Heureusement, on sortit de tablier, de paniers, des fruits frais qui eux, me mirent l'eau à la bouche. Donnés par des âmes charitables, appris-je en écoutant les anciennes chanter les louanges de leurs bienfaiteurs. Je m'interrogeai, avait-on le droit de recevoir et de donner? On me répondit que oui, mais que ça avait un prix. Tout avait un prix oui.

« C'est pas seulement la première nuit qui est difficile » me fit une femme en posant sa main décharnée sur mon épaule. « Ce sont les premières. Puis plus tu te dit que ça va, que tu vas t'y habituer, ben tu t'y habitue pas. Y'a toujours l'humidité qui te ronge les os, et le froid après, en hiver qui vient et qui te piques. » Elle rit sinistrement et s'en alla. La nuit était déjà sombre, du moins, c'est ce que je pensais. Il est impossible de savoir quelle heure il est. Désormais, tous mes jours se ressembleraient les uns aux autres, semblables, identiques. Cette pensée me faisait horreur, mais Dieu allait me donner la force de continuer, de me battre. Parce que je ne renoncerai jamais. Jamais. On m'avait enfermée ici, et on avait également enfermé mon père au fort de Brescou depuis deux ans déjà. Et mon fiancé l'y avait rejoint. Matthieu Serres. Pierre refuse que je l'épouse, il est trop âgé pour moi écrit-il. Mais je n'ai pas le choix. Je dois me marier. Je devais. Matthieu est peut-être âgé, mais il n'est pas pauvre. Et les occasions qui se présentent sont rares, j'ai appris à les saisir rapidement. Douze ans. Cela faisait douze longues années qu'Anne Saliège, l'aveugle, était enfermée. Combien de temps resterai-je ici moi aussi ? Douze ans ? Moins ? Plus ?
Je fermai les yeux tandis que l'une des deux enfants me poussaient vers ma paillasse en souriant. Elle était mignonne avec ses boucle naturelles qui habillait son visage en forme de cœur, elle souriait aussi et une lueur joyeuse brillait dans ses yeux. Elle était heureuse parce qu'elle était innocente, et qu'elle ne savait rien de ce monde qui l'attendait, là, en dehors. Et d'un côté, je l'enviais. Parce qu'elle était libre de rêver pour le moment.

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Les jours passaient, lentement, monotonement, tous semblables les uns aux autres. Et à chaque fois, chaque soir, que le soleil se couchait, je lisais dans les yeux de mes compagnes cette même détresse, ce même espoir. Chacune se demandaient combien de temps elle resterait. Mais personne n'avait de réponse à cette question. Cela fait une dizaine de jour que j'ai été enfermée, du moins c'est ce que je crois. Comment peut-on être sûre de quelle heure ou de quel jour il est ? Ici, toutes isolées, exclues du monde extérieur ? L'autre jour, c'était un jour de marché à Aigues-Mortes, le vent a rapporté les rires et les bavardages des marchants et des villageois. Marie de la Roche passait le plus clair de son temps avec moi. Elle est intelligente et cultivée et je peux m'évader quelques minutes avant de retourner à mes prières constantes. J'apprends également l'histoire de la Tour de Constance et de ses prisonniers les plus célèbres. Bon nombre de protestants y ont été emprisonnés avant moi, et cela m'effraie parce que peu à peu, je me rendais compte que je n'étais qu'un simple nom sur une liste. Un nom que l'on aurait tôt fait d'oublier. Au fond, cela m'importe peu. Je ne suis que Marie Durand, mais je sais que je ne veux pas, si je dois passer ma vie entière ici, dans cette salle, être oubliée. Je veux être comme Pierre, un exemple. Avant, il y avait des hommes dans la Tour, mais désormais, au lieu de les emprisonner, on en envoie la plupart aux galères. C'est plus simple. Ils meurent plus vite et on a pas à payer pour eux.
Je ne m'entends pas très bien avec les autres prisonnières, pour la plupart toutes plus âgées que moi et des campagnardes. Non pas que je n'en suis pas une. J'ai appris à lire et à écrire, contrairement à elles. La vie n'est pas forcément facile, mais elle me plaît. J'ai appris à vivre avec ce que j'ai. Et désormais, je les ai. Elles. Mais seule Marie comptait vraiment pour moi, son soutien était une force, la force qui me permettait, avec ma Foi, de tenir. Certaines femmes étaient là depuis dix ans, et elles avaient vues des femmes mourir ici. Parfois, cette idée me faisait frissonner. Je ne voulais pas mourir ici. Un long grincement me tira de mes pensées tandis que je levai les yeux pour voir le geôlier apporter la nourriture. Le temps avait-il passé si vite ? Visiblement oui, car la nuit tombait déjà. Anne Cazalis, la mère de l'une des enfants, m'a dit qu'à vrai dire, le geôlier n'en est pas un. Qu'il est juste portier. Mais peu m'importe. Je sais qu'elle a raison, notre geôlier en fait, ce n'est autre que l'intendant du Bernage. J'aimerai bien accuser Pierre, lui dire que c'est de sa faute si je me retrouve là, et que c'est également de sa faute si Père est à Brescou avec Matthieu. Si il n'avait pas décidé de devenir pasteur alors que c'était interdit. Ou si seulement il était resté dans l'ombre. Mais il avait choisi sa vocation. Être la voix du Seigneur. Et j'étais fière de lui. Il était libre au moins. Et j'espérai qu'il réussirait à faire avancer la situation.
Je savais qu'il devait s'en vouloir, car à cause de lui, Père et moi nous retrouvions en prison, mais j'espérai qu'il savait que peu importait, et qu'il devenait continuer à faire ce qu'il faisait, à répandre notre foi, car cela rassurait les fidèles. Sa femme Anne devait être inquiète aussi, et étroitement surveillée. Je sais qu'elle a accouché d'une petite fille, il y a de cela un an, dans dans condition déplorable, mais je n'en sais pas plus, mis à part le nom de l'enfant. Anne, comme sa mère. Mon frère l'a rencontrée tout simplement car son frère, Pierre Rouvier, est un pasteur comme lui. Ce ne doit pas être facile pour Anne, ni pour Pierre d'ailleurs, de vivre comme ils le font, dans l'errance, tout en sachant qu'ils sont constamment traqués, et que si ils sont pris, c'est la prison qui attend Anne, et les galères pour mon frère. Je ne peux m'empêcher d'avoir mal pour lui, et de craindre pour sa vie. Il n'y a rien d'autre à faire ici à part craindre et attendre. Tout le monde dit et répète que Pierre est un prescrit, et que si il est pris, c'est la potence qui l'attends. Je ne pense pas qu'il soit si connu que cela. Et puis ce qu'il fait, il le fait au nom de Notre Seigneur, et Notre Seigneur l'aidera quoi qu'il arrive. La Foi guide ses pas, tout comme elle guide les nôtres. Grâce à Pierre des assemblées ont lieu, elles ont beau être interdites, cela n'empêche que beaucoup de fidèles viennent y prier, s'y recueillir.

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Il y avait toujours ces murailles épaisses, suintantes d'humidité autour de nous, qui nous coupait du reste du monde. Nous étions des vivantes, et nous étions déjà mortes. La plupart du temps, les prisonnières les plus âgées passaient leurs temps à se plaindre et à geindre de douleur, c'était effrayant, de savoir que notre vie ne tenait qu'à un fil, que nous pouvions à tout moment tomber malade et mourir. Dans des moments de faiblesses j'aspirai à la mort, parce que c'était plus facile, plus aisé, et que toute la douleur, la souffrance, disparaîtrait, et je savais qu'une place m'attendait, près de Dieu.
Une femme est venue vers moi lorsque Marie s'est éloignée afin d'aider d'autres femmes à faire le ménage. Ménage est un grand mot car nous n'avons qu'à nous occuper du feu, pour faire attention à ce qu'il ne s'éteigne pas, et à jeter la paille sale. Elle m'a regardé écrire. La plupart des femmes ici sont des paysannes oui, qui ne savent ni lire ni écrire, qui ont du apprendre à réciter leurs prières par cœur. Nous avons toutes un point commun, nous supportons toutes vaillamment l'horreur de la situation, et même si Suzanne Mazauric et Anne Gaussent se plaignaient tout le temps, peu importait. Je crois que nous faisions toutes des efforts pour nous supporter les unes et les autres car sinon la situation aurait dégénéré depuis bien longtemps. Une femme qui était là depuis dix ans m'a dit que cela n'avait pas toujours été ainsi et qu'il y avait eu des problèmes, mais un pasteur était venu, un homme répondant au nom d'Antoine Court, et il les avait incité à plus de fraternité. « Aimez-vous au nom de Dieu » avait-il dit me rapporta t-on. N'étions-nous pas tous des frères et sœurs après tout ?
Les seuls évènements majeurs qui se passaient été les diverses arrivées et départs qui se produisaient. Nous ne recevions pas beaucoup de nouvelles venant de l'extérieur, mais nous en recevions quand même et c'était le plus important. Il y avait des femmes, dans la salle d'en haut, la plus aérée, qui faisait partie de la bourgeoisie. Elles avaient des conditions de vie bien meilleures que les nôtres, mais moi je ne m'en plains pas, en bas, c'est pire encore. Le major qui avait en garde la prison laissait des colis passer, ainsi que des affaires que nous demandions, je sais cela parce qu'eux non plus ne sont pas vraiment riches à cause de l'Intendant qui leur prends presque tout pour l'entretien des prisons. Mais je ne sais pas où passe cet argent, pas dans l'entretien en tout cas car depuis mon arrivée, rien n'a changé. Je ne saurai même pas dire depuis combien de temps je suis enfermée, tout passe tellement vite et à la fois tellement lentement. Mon père m'envoyait des lettres lui aussi, du fort de Brescou, lorsqu'il le pouvait. Mais malheureusement, certaines de ses lettres se perdirent et jamais on ne les retrouva.

UNE LETTRE INTERCEPTÉE:

« Monsieur le lieutenant du Roy d'Aigues-Mortes, pour rendre s'il lui plaît à Marie Durand, prisonnière à la Tour de Constance.
« Ma fille, l'auteur de la nature a permis que depuis mon âge de cognoissance je suis esté toujours dans des épreuves, dans de souffrances et de perssecutions de toutes parts et je voy quelles aumentent (augmentent) de degré en degré, mais remerciant à Dieu je me suis toujour conssollé et met ma confiance en Luy, en nonobstant tous mes malheurs jamais rien ne m'a manqué pour mon entretien et de ma famille, ainsy mon enfant je vous écrit que de (quelques) mos pour vous prié de ne vous chagriné pas en rien que ce soit au contraire de vous réjouir au Seigneur par des prières, par des psaumes et des cantiques à toute heure et à tous moments et par ce moyant (moyen) le Seigneur vous donnera la force et le courage de supporter toutes les afflictions qui peuvent vous arriver et dire comme David : « Tant plus de mal il me vient tain plus de Dieu il me souvient. » Il ne faut pas regretter la bienséance que vous avez car vous voyez que votre frère a tout quitté pour travaillé à leuvre du Seigneur et qui nauze (qu'il n'ose) point paraître en publy (public) et pourtam je croit quil ne pert point courage, faites-vous en de même. Dieu vous fait une grande grâce de ce que vous avez pour compagnie nos soeurs de la Traverse (Antoinette Gouin et Marie Vernès) et des Boutières (Suzanne Tracol et Marie Guéraut, Marie de la Roche) s'ils sont en vie sain oublier les autres qui soin du même coingt auxquelles votre fiancé et moy nous recommandons à leurs saintes prières nous en faisons pour tous de même tain pour nos ennemis que nos amis. Que Dieu leur face La grâce de reconnaître le tort quil nous font et se font à eux-mêmes. Je vous fis reponce sur celle que m'avez écrit du mois de mars pour aprover vostre mariage mais elle ses (s'est) perdue au buraud de même sur celle de juillet. Et pour lors vous étiez arrettée et ensuite jen'ay (j'en ai) envoyé une à Beauregard mais vous avez dut partir jay envoyé au couzin Boursarié (notaire à Pranles) davoir soint de mes afaires et de mais meubles. Vostre fiancé ce porté bien, il couche avec moy dans un bon lit et j'espère avec l'ayde de Dieu il aura la liberté dans le fort comme moy pour veut (pourvu) qu'il soit passiant et sage comme je croix, je vous recommande encore une fois de prandre passiance et suis votre père, E. Durand. »


Matthieu par ailleurs, ne m'écrivait pas beaucoup, et à vrai dire, je ne lui envoyai guère plus de lettres car tout avait un coût et l'amour fini par s'essouffler. Ainsi je n'entendis plus parler de lui malgré le fait qu'il soit un des compagnons d'infortune de mon père.
Puis peu à peu, l'été et la chaleur cédèrent la place à l'automne. La pluie tombait, coulait le long des murs, inondant tout. C'était comme cela chaque hiver m'apprit-on, et ce serait toujours ainsi. On m'a rapporté que ma belle-soeur Anne est recherchée, et qu'elle a abandonné ses trois enfants quelque part dans le Vivarais pour aller se réfugier à Lausanne. Est-ce vrai? Je ne sais. J'espère que non car elle n'est pas digne d'être une mère si elle est en sécurité en Suisse alors que ses enfants eux, sont toujours en danger.

Année 1731.

L'hiver est toujours présent, la neige tombe encore et toujours, du moins, je crois, car même si je ne vois rien, je ressens le froid dur et sec qui me glace chaque nuit et chaque jour. Nous avons un feu qui brûle en permanence bien sûr, mais il y a de la fumée qui nous pique les yeux. C'est néanmoins supportable même si c'est extrêmement désagréable. Je sais qu'au moins, une année s'est écoulée depuis mon arrivée dans la Tour. Une année. Déjà. Le temps passe si vite, et pourtant, il est tellement lent. La neige rend l'accès à la Tour difficile, et nous ne recevons que peu de nouvelles en ces temps. Je ne m'inquiète pas vraiment, à vrai dire j'espère juste que Pierre va bien. Les draps masquaient tant bien que mal les courants d'airs, qui passaient quand même par les fenêtres, et nos guenilles à toutes ne nous tenaient pas vraiment chaud mais à part se plaindre, il n'y avait rien à faire. Je ne me plaignais pas, et même les agitations soudaines des inspirées, qui désormais m'était devenue familières.
Et puis un matin, la porte grinçante de la prison s'est ouverte et a laissé le passage à une nouvelle prisonnière. Je me rappellerai longtemps de ce jour car le temps s'était considérablement adoucis, me laissant penser que la fin de l'hiver approchait et que les beaux jours reviendraient bientôt. Mais cette prisonnière n'était pas n'importe qui. Elle avait pour nom Isabelle Sautel-Rouvier et c'était la mère d'Anne, l'épouse de Pierre. Aussitôt elle me prit en grippe et de bonne grâce, je me pliai à ses exigences. Elle accusait mon frère d'avoir jeté le malheur sur sa famille, et puisque j'étais sa sœur, j'étais également responsable de ce malheur. Je ne répliquai rien, la bonne entente de toutes en dépendant. Je ne me plaignais jamais à vrai dire, mon sort était entre les mains de Dieu, et Lui seul déciderait de ma vie. Même lorsque je souffris bientôt de la malaria [paludisme], ma bouche restait close. La vie était difficile, et tout était insalubre. La Tour était bâtie aux milieux de marais aussi ma maladie pouvait s'expliquer assez aisément, surtout avec le retour de l'été. Le mauvais air qui émanait des maris montaient et s'infiltraient dans la Tour nous contaminant. J'ai pourtant toujours été de constitution solide, mais ce n'est rien puisque je n'en suis pas morte.
Je continuai à prier, pour moi, mes compagnes, et pour une délivrance prochaine. Nous espérions toutes être libérées, nous ne pouvions passer notre vie enfermées ici. Du moins c'est ce que je croyais. Isabelle était toujours aussi désagréable avec moi, et son comportement exaspérait également les autres, comme Marie de la Roche mais elle se taisait, se contentant de m'adresser des petits sourires d'encouragements lorsque ma « belle-mère » venait me voir pour m'entretenir durant une bonne heure. Je restai néanmoins polie avec elle et respectueuse. Elle était la grand-mère de mes deux nièces et de mon neveu après tout. Et avec elle, même si je n'osai me l'avouer, je me sentais moins seule, je pouvais discuter. Bien sûr Pierre était un sujet banni, mais elle venait du même endroit que moi, contrairement à beaucoup de femmes qui étaient enfermées ici et qui venaient pour la plupart de la région, c'est pourquoi elles pouvaient manger mieux que moi qui devait me contenter du pain que l'on donnait aux prisonnières. De plus, leurs familles leur faisaient parvenir des affaires, de la nourriture, moi je n'avais plus guère de famille désormais, je ne recevais que ce que des braves gens daignaient nous laisser par charité.
Je ne ressentais pas vraiment la faim étant donné que je l'avais souvent ressentie après l'emprisonnement de mon père. J'avais du vivre seule longtemps, avant mon arrestation, et si j'arrivai à me débrouiller pour trouver de la nourriture, ce n'était pas suffisant pour que ma faim s'apaise. Il y avait des gens qui étaient dans des situations pires que la mienne aussi n'était-je pas tant à plaindre que cela, et j'avais la chance d'avoir une maison, ma maison, qui même vide, m'offrait l'abri dont j'avais tant besoin. Seulement n'a pas empêché les hommes de l'Intendant de Bernage de me trouver et m'enfermer ici. Peu importe.
Et puis cette année s'est également écoulée, aussi rapide que la précédente. Puis peu à peu l'été à laisser place à l'automne, à la froideur de l'hiver. Isabelle se plaignait toujours autant. L'hiver était dur pour tout le monde et pourtant, personne ne disait rien. Nous nous serrions toutes près du feu, ajustant comme nous le pouvions nos guenilles sur nos corps maigres. J'avais toujours la même robe qu'à mon arrivée, deux ans auparavant, une robe noire, avec un bonnet blanc qui aujourd'hui, était grisâtre si ce n'était pire. Ma robe était déchirée à beaucoup d'endroits et je la raccommodai comme je pouvais. Cela non plus n'avait pas beaucoup d'importante. Seule notre Foi comptait vraiment, car Elle nous permettrai de tenir, d'endurer la souffrance, la faim, le froid. Nous devions tenir, nous devions nous battre pour notre cause et même si nous étions enfermées, nous pouvions nous faire entendre.

«  - On raconte que même les catholiques les plus pieux sont horrifiés de ce que l'on nous fait subir, me chuchote doucement Marie de la Roche de la Chabannerie à l'oreille.

- Je le sais mais regarde, les supplices que nos martyrs endurent prouvent à tous la ténacité de notre Foi. Et nous tiendrons, dignement, parce que nous sommes dans notre Droit et que Dieu ne nous abandonnera pas puisque notre cause est juste. » Cela me valu le regard entendu de plusieurs de mes compagnes d'infortune. Nous partagions toute le même avis, à l'exception d'une seule, Antoinette Gouin, qui depuis son arrivée, deux ans avant mon incarcération, ne cessait de crier qu'elle était une catholique. Les autres femmes ne l'aimaient pour cela, et certaines allaient même jusqu'à la frapper, pas moi. Elle n'avait peut-être pas la même façon de prier Dieu mais elle était tout de même l'un de ses enfants.

Année 1732.
Il me semble que cela fait si peu de temps que l'hiver dernier est venu. Lorsqu'on regarde en arrière on voit que le temps passe vite, mais lorsqu'on regarde vers l'avenir on ne voit qu'une attente infinie mêlée d'espoir et de déception. Marie est de plus en plus souffrante, elle s'affaiblit de jour en jour et tousse de plus en plus. Son état de santé m'inquiète et j'essaie de la soigner tant bien que mal, de lui améliorer la vie. Elle se bat pour vivre, il y a cette lueur qui brille dans ses yeux sans cesse, et elle peut encore marcher même si elle en tremble. Avec l'aide du geôlier, qui était un gentil homme, elle se remit peu à peu à mon plus grand soulagement. C'était l'une de mes seules amies, et j'aimais discuter avec elle de notre vie d'avant. Elle avait toujours des choses à raconter. De plus dans l'une de ses dernières lettres Matthieu me demandait de m'en remettre à elle comme si elle était ma mère, et si il n'occupait plus mes pensées désormais, je l'écoutais. Contrairement à beaucoup d'autres femmes elle n'avait pas été enfermée ici pour avoir assister à une assemblée dans le Désert, ni parce qu'un membre de sa famille était recherché et considéré comme dangereux, juste parce qu'elle avait aidé un pasteur. Et puis, elle connaissait également mon cher Pierre. Un sourire tendre étira mes lèvres lorsque je pensais à mon frère. Il avait tout sacrifié au nom de notre Foi, c'était un modèle. Mais à ce que m'avais rapporter le geôlier et plusieurs autres personnes

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